recueil sur le thème "Imaginez 2050"

Nouvelle d’anticipation

« Mon père est climatosceptique »

En ce mois de juillet 2050, tout semblait normal. Sauf que ce fut le mois où tout bascula… mais commençons par le début.

Mon père est climatosceptique, complotiste, trumpiste et pessimiste (mais lui se considère juste réaliste) ; ma mère est cyclothymique, survivaliste, socialiste et positiviste. Et moi, dans tout ça je suis équilibriste. Je tente de survivre dans ce monde de dingues comme je peux.

Mes parents sont divorcés, sans doute l’avez-vous deviné, du coup je partage mes visites entre ces deux opposés.

D’abord, je vais chez mon père, qui essaie toujours de me convaincre de ses théories… J’ai droit à de grands discours politiques, je défends mes idées et j’essaie de garder ma position, je reviens fatiguée, démoralisée. Puis je passe chez ma mère… retournement d’idées, elle prend la vie du bon côté : deux fois inondée, elle raconte que cela lui a permis de nettoyer le moindre petit coin de la maisonnée… Sa joie trop grande m’éclate au visage, ce n’est pas facile de supporter tant d’enthousiasme quand on est normalement accablée par un rythme de fou, le travail, l’écologie, le climat, la vie quoi…

Je tente de contrer l’un, je me fais dézinguer, j’essaie de raisonner l’autre, je me fais rabrouer. Pourtant le monde n’est pas si manichéen, tout n’est pas si noir ni si rose, je m’épuise en argumentation de chaque côté. Je m’efforce de garder ma position à mi-chemin des deux.

 

Je m’appelle Virginia, j’ai 24 ans, je suis en fac de sociologie. J’étudie les droits des minorités en tout genre, est-ce vraiment étonnant, mes parents sont une sorte de minorité.

J’écris couramment en langue inclusive, les transgenres, les lesbiennes et les homos sont mes amis, les filles à poil pleines de poils, les Frida Kahlo d’aujourd’hui, femmes blessées et militantes de « Touche pas à mon corps », les artistes et les originaux sont mon quotidien. Je suis une fille de mon époque, je me positionne plutôt parmi les écologistes, les défenseuses des droits, peut-être les altermondialistes.

Ah, j’oubliais, quand je vais chez mon père, il mange paléo, viande et légumes non transformés, puis je finis le week-end chez ma mère qui est végan. Graines et protéines végétales n’ont plus de secrets pour elle. En bonne « findumondiste » elle accumule des réserves dans un coffre-fort alimentaire, un ancien lave-vaisselle, des bocaux de céréales, de légumineuses, de petit épeautre et de grande connerie.

Entre ces deux opposés, je ne sais plus où donner de la tête, je suis bien obligée d’être modérée, d’arrondir les angles, de négocier, sinon je fais face à des conflits d’opinion interne, à des discussions à n’en plus finir, du sarcasme, du rejet. Si je veux continuer à entretenir une relation avec mes deux parents, il faut bien tempérer, c’est mon tempérament.

Je m’en moque, je garde mon indépendance de pensée. Je suis assez libérée pour vivre avec mon temps. D’ailleurs sans complexe, j’habite avec mon compagnon Daniel, de vingt ans mon aîné, directeur d’un centre de loisirs à Lille, et son fils de quatorze ans.

Bref, je me croyais à bonne école quand le mercredi 1er juillet 2050, alors que j’étais partie acheter des Danettes pour mon beau-fils, quelque chose s’est sensiblement déréglé. Sur le chemin du retour, je remarquai un énorme nuage sombre de fin du monde, une sorte de cyclone, très bas dans le ciel. Et alors que je rentrais chez moi avec mes petites courses, ma voiture pétarada et tomba en panne sous un orage du tonnerre. Heureusement non loin de la maison. Suffisamment pour que je revienne trempée. Enfin, une fois rentrée, je constatai que tous les appareils électriques avaient cessé de fonctionner et avec eux les portables… et c’est ainsi que tout démarra.

Daniel devait rentrer de Lille par le train comme tous les soirs, mais il ne revint pas comme prévu et ne prévint pas non plus. Pourtant, son fils était à la maison avec moi. Mais maintenant sans ordinateur ni mobile en état de marche, il ne sortait plus de sa chambre que pour tourner en rond d’un air déprimé, sans parler. Je fis cuire des pâtes sur la gazinière et nous les mangeâmes en silence, comme à l’accoutumée. Quand il fit mine de remonter dans sa chambre, j’essayai de le rassurer, de lui dire que tout était normal. Comme si je pouvais le savoir ! Mais ma voix de petite fille apeurée, suraiguë et perturbée, trahissait plutôt un état de stress. Le lendemain, dès son réveil, vers midi, mon quasi-beau-fils décida de partir à vélo chez ses grands-parents qui vivaient à deux villages de là. Ce n’était pas une mauvaise idée alors je ne le retins pas. Il espérait sans doute trouver là-bas l’internet qui faisait défaut ici et peut-être avait-il raison. Son père pourrait le reprendre à son retour.

Le lendemain, alors que j’étais dehors, je vis un avion tomber du ciel et s’écraser dans un énorme fracas. Un nuage de fumée noire s’éleva, on se serait cru dans Ravage de Barjavel. Je rentrai à toutes jambes, terrorisée. Je me souvins du nuage électromagnétique, prédit par ma mère, qui promettait l’arrêt total de toutes espèces d’appareils… Au début, j’avais vraiment pris cela pour une immense panne générale, mais là, je me demandais si ma mère n’avait pas raison. Je commençai à regretter de ne pas avoir fait de réserves comme elle me l’avait tant répété. J’aurais dû prévoir un peu plus au cas où… Je vérifiai, j’avais en tout et pour tout quatre boîtes de conserve, quatre paquets de pâtes, et encore en comptant les lasagnes, juste un paquet de farine entamé, deux litres de lait et un paquet de céréales. Même seule, je n’irais pas très loin avec ça !

J’aurais dû sortir de l’argent en prévision du grand reset, comme me l’avait conseillé mon père, mettre de l’eau de côté ou au moins acheter un filtre pour la purifier. Comment savoir si l’eau était bien potable maintenant ? La centrale à eau fonctionnait-elle correctement sans électricité ? Je remplis quelques récipients. Lorsque j’aperçus un nuage jaune aux alentours de la maison, la panique s’empara de moi, le doute n’était plus permis, il y avait trop de signes. Ma superbe de jeune adulte invulnérable commença à s’effriter. Je savais pourtant que la radioactivité était invisible. Mais comment savoir si c’était un nuage chimique ! Je pris cela comme un avertissement : je fis rentrer les deux chats avec le seul paquet de croquettes. Je pensais intérieurement que j’aurais peut-être dû les laisser dehors et manger leurs croquettes. Mais je ne le fis pas.

Dans les moments hors norme, le plus difficile à gérer ce sont les pensées tournoyantes. Je me mis frénétiquement à fermer les volets, à calfeutrer les cadres des fenêtres avec du scotch, à bloquer la porte d’entrée avec une chaise (on n’est jamais trop prudent) et à placer des couvertures humides pour arrêter d’éventuelles particules de chimie, tout en me blâmant de n’avoir pas prêté plus attention aux règles à suivre en cas de dérèglement… Je me rendis compte que je n’avais écouté ma mère et mon père que d’une oreille distraite et je le regrettais amèrement. Je ne savais absolument pas ce qu’il était bon de faire, ce qui serait efficace. Je me souvins des gouvernements, contre lesquels mon père avait pesté toute sa vie, qui, en cas de bombe nucléaire, avaient conçu des abris anti-atomiques parfaits, tout confort, avec des réserves de nourriture bien calibrées et comme lui, je me mis à les maudire.

Je cherchai une radio en état de fonctionner et ne trouvai qu’un poste enfantin, sans assurance qu’il fonctionnait encore. Je cherchais des piles, en trouvai du bon format après bien des recherches dans les tiroirs du cagibi, mais impossible de capter une seule radio. J’étais totalement dépourvue, complètement isolée, la panique s’empara de moi. Quelle idée aussi d’habiter une ferme à l’écart !

C’est alors que j’entrepris d’écrire ce récit, pour mon compagnon s’il réapparaissait un jour, pour moi, pour me décharger, pour avoir une trace de cette période de dingo ou peut-être pour d’éventuels survivants ! J’avais l’impression de devenir folle, seule, enfermée volontaire dans ma salle de bain, unique pièce éloignée des portes et fenêtres. Complètement désœuvrée, malgré la pile de livres que j’avais entassée, perdue au milieu de couettes déposées à même le sol à la va-vite, la nourriture dans des cagettes empilées et tout un bazar censé m’être utile. Incapable de réfléchir à mieux. Un réveil matin à pile égrenait des minutes interminables et je vécus ainsi une semaine terrible.

Au début de la suivante, j’avais tellement économisé l’eau pour être sûre d’en avoir suffisamment que je me sentais sale comme un bouc. Au loin, j’entendis des coups de feu, la guerre civile avait commencé. Je ne pouvais situer leur provenance derrière les minces fentes des volets fermés. Vivre à l’écart était notre première bêtise. Se faire des amis, avoir des contacts, des relais, aurait été la première chose à faire. On ne peut pas tout gérer seul, moi encore moins que d’autres. Tous les jours, j’essayais de rallumer mon portable, en vain. Je me restreignais sur l’eau et la nourriture, dont les niveaux commençaient inexorablement à baisser. Déjà, j’imaginais le pire des scénarios : allais mourir de faim et de soif, seule, dans cette maison de malheur. Je me demandais si je ne ferais pas mieux j’de sortir tout de suite, de prendre une grande bouffée de ce p… de nuage radioactif, de souffrir une bonne fois pour toutes et d’en finir avec la vie en regardant la mort en face.

Je restai ainsi une semaine de plus, enfermée, me rationnant drastiquement. Je m’étais endormie quand j’entendis du bruit. Des branches qui cognaient le toit sous l’effet du vent. Non, quelqu’un frappait à la porte. Cela tapait de plus en plus fort, quelqu’un criait même. Je me levai, étonnée d’entendre une voix humaine. J’enfilai mes protections sommaires, gants de vaisselles, bottes en caoutchouc et masque de plongée à la hâte et sortis de mon antre en titubant. J’arrivai près de la porte d’entrée et, n’entendant plus rien, je restai coite. Je m’apprêtai à regagner ma salle de bain quand, derrière moi, un grand coup ébranla la porte, je ne réagis pas, encore un choc, des cris, puis un troisième et la porte s’ouvrit brutalement, deux hommes casqués tombèrent à terre. J’hurlai de frayeur et courus m’enfermer dans la salle de bain. Ils approchaient. C’est seulement alors que je reconnus la voix de mon compagnon et celle de son fils.

J’ouvris et Daniel vint aussitôt me prendre dans ses bras. J’hésitai à l’accueillir, il devait être contaminé par la radioactivité… et puis, je décidai de m’en ficher, il était là, il était revenu, nous mourrions ensemble s’il le fallait. Encore incapable de parler, je l’entrainai à l’intérieur de la salle de bain où je lui montrai mon installation : dans la douche étaient stockés mon reste d’eau et de nourriture. Sur le lino, entre les W.C. et la douche, les fameuses couettes, et à côté de tout un fatras de bougies, lampes, piles, allumettes, médicaments. Dans le couloir, des sacs-poubelle trainaient avec mes déchets. Je vis dans ses yeux de la surprise puis, tout d’un coup, il se mit à rire de bon cœur et je ris aussi avec lui sans trop savoir pourquoi. Je me souviendrai toujours de la honte que j’éprouvai lorsqu’il me raconta ce qui s’était réellement passé. Je dois dire qu’au début, j’eus beaucoup de mal à le croire.

Je peux l’avouer aujourd’hui, cette période maudite fut celle où je me sentis le plus ridicule de toute ma vie.

Apparemment, ma voiture était simplement tombée en panne le même jour qu’une panne générale d’électricité provoquée par la foudre tombée sur une centrale électrique alimentant toute la région. Certes, un petit avion s’était bien écrasé dans un champ peu après, mais cet accident avait été imputé « juste » à une erreur de pilotage. Le nuage jaune n’était qu’un vent de sable, comme cela arrivait de temps en temps. Mon compagnon n’avait pu me prévenir, les portables ne fonctionnaient plus, vu que l’antenne relais n’étant plus alimentée en électricité… Une réunion de crise l’avait forcé à rester dormir à son bureau pour parer au plus urgent. De toute façon, c’était le mieux pour éviter d’être bloqué la semaine entière par des trains à l’arrêt, faute d’aiguillages en état de fonctionner, sans compter les bouchons et les pénuries de carburants qui se sont enchainés… Le samedi suivant, il avait maintenu une réunion de préparation des séjours d’été qui devait durer toute la journée jusque tard le soir. Il me l’avait pourtant dit. Le dimanche, il était resté dormir chez sa fille à Lille comme prévu depuis longtemps. Afin de me rassurer, il avait confié un message à mon intention à une personne de son entourage… Ce message je l’ai effectivement bien trouvé dans notre boîte aux lettres, le jour de son retour… Dès que la centrale avait été réparée, Daniel était revenu avec une moto louée, après avoir géré deux semaines compliquées au centre de loisirs, sans ordinateurs ni alarmes, interphone, lumières, etc.

J’ai dû regarder les infos plusieurs fois avant d’être certaine d’y croire et d’oser commencer à ressortir par petite touche à l’air libre. C’est difficile de changer une pensée qu’on a mis tant de temps à bâtir et à crédibiliser.

Quelques jours après, je téléphonai à mon père pour savoir comment il avait vécu cette période délicate. Tout à fait normalement, me dit-il. Il avait simplement continué à faire ses virées à moto pour aller voir sa nouvelle copine, tout en pestant contre la régie électrique bien entendu. Puis j’appelai ma mère qui habitait, elle aussi, dans la même région. Elle en avait profité pour jardiner, sans s’inquiéter outre mesure. Voyant cela, j’avais renoncé à leur raconter le récit de mes déboires, qui, il faut bien le reconnaître, étaient une conséquence de leur influence si prégnante…

Quand j’y pense, c’est quand même fou de m’être laissée façonner l’esprit par toutes ces théories, pour découvrir, l’air de rien, que mes parents n’en faisaient pas grand cas pour eux-mêmes. J’avais été bien conditionnée malgré moi !

 

Je suis cyclothymique, complotiste, survivaliste et fataliste. J’attends de pied ferme la prochaine fin du monde ou le grand retournement. Je l’attends ? Que dis-je ? Je l’espère ! Depuis ma répétition en live, je suis prête, j’ai même hâte.